Interview écrite – Memento Paris
Par Marc Pezin, Directeur marketing chez VATES
- Le Mémento : Les entreprises d’Île-de-France doivent-elles s’attendre à une hausse durable du coût de leurs investissements informatiques en raison de la forte demande mondiale en composants destinés à l’intelligence artificielle ? Quels secteurs sont aujourd’hui les plus exposés ?
- M.P : Oui, très clairement. Et je pense même qu'il faut élargir le sujet au-delà du simple coût du matériel informatique.
On pense naturellement aux serveurs, aux GPU, à la mémoire ou aux SSD, mais il ne faut pas oublier le logiciel. Beaucoup d'entreprises ont déjà subi une hausse spectaculaire de leurs coûts de licences ces dernières années. L'exemple le plus marquant est celui de VMware : depuis son rachat par Broadcom, certaines entreprises ont vu leur facture multipliée par quatre, voire davantage.
Sur la partie matérielle, je pense que les tensions vont durer. Nous le constatons déjà sur le terrain. Certains constructeurs de serveurs ne sont plus en mesure de garantir à l'avance le prix de la mémoire vive. Il n'est pas rare aujourd'hui de recevoir un devis où le prix de la RAM n'est pas renseigné. Il ne sera fixé qu'au moment de la commande, en fonction des stocks disponibles.
J'observe aussi un phénomène que je n'avais encore jamais vu dans cette industrie. AMD a récemment annoncé une Radeon RX 9050 équipée de seulement 4 Go de mémoire. À titre personnel, je ne me souviens pas avoir connu une période où une nouvelle génération de matériel proposait moins de ressources que la précédente. Pendant des décennies, chaque génération apportait davantage de performances. Aujourd'hui, certaines gammes régressent parce que les composants les plus performants sont réservés aux besoins de l'intelligence artificielle. Je trouve que c'est un très bon indicateur des tensions actuelles sur toute la chaîne d'approvisionnement.
Les secteurs les plus exposés sont évidemment ceux qui exploitent de fortes capacités de calcul : les opérateurs de datacenters, les télécommunications, les banques, les assurances ou encore la santé. Mais en réalité, toute entreprise qui renouvelle aujourd'hui son infrastructure informatique, même une PME, est concernée.
- Le Mémento : À Paris et en Île-de-France, où les loyers, l’énergie et les charges pèsent déjà lourdement sur les entreprises, quelles solutions concrètes permettent de limiter la hausse de la facture informatique sans dégrader les performances des systèmes ?
- M.P : À mon sens, la première erreur consiste à répondre systématiquement à un manque de ressources en achetant davantage de matériel.
Dans la majorité des infrastructures que nous analysons, une partie des ressources existe déjà mais est mal exploitée. Des machines virtuelles continuent de fonctionner alors qu'elles ne servent plus, de la mémoire est allouée très largement "par sécurité", des sauvegardes sont conservées beaucoup plus longtemps que nécessaire… Toutes ces petites inefficacités finissent par représenter des coûts très importants.
Je conseille donc toujours de commencer par mesurer avant d'investir.
Aujourd'hui, des outils d'observabilité et de capacity planning permettent de visualiser précisément l'utilisation réelle des infrastructures (Par exemple, Easyvirt). Dans de nombreux cas, on découvre des ressources "endormies" qu'il suffit de réallouer. J'ai vu plusieurs entreprises repousser de plusieurs mois, parfois de plusieurs années, un investissement matériel simplement grâce à cette démarche.
Il existe également des économies importantes à réaliser sur le logiciel. Les entreprises redécouvrent aujourd'hui qu'il existe des alternatives crédibles, souvent européennes ou open source, à certaines solutions devenues très coûteuses. Chez Vates, c'est évidemment notre domaine, mais nous ne sommes pas un cas isolé. Cette dynamique touche aujourd'hui de nombreux segments du logiciel d'entreprise.
Au final, je dirais que la meilleure économie est souvent celle qui permet d'éviter un achat inutile.
- Le Mémento : Face à l’augmentation du prix des serveurs, des ordinateurs et des équipements réseau, la réparation, le reconditionnement et l’allongement de la durée de vie du matériel peuvent-ils devenir de véritables leviers d’économies ? Quels résultats observez-vous chez les entreprises qui font ce choix ?
- M.P : Oui, à condition de le faire intelligemment.
Chez Vates, nous avons fait le choix il y a déjà plusieurs années d'utiliser du matériel reconditionné pour une partie de notre infrastructure. Ce n'était pas une réponse à la crise actuelle : c'était déjà une manière de rationaliser nos investissements. Aujourd'hui encore, je pense qu'il existe un marché du reconditionné professionnel extrêmement mature.
Nous observons aussi que beaucoup d'entreprises prolongent la durée de vie de leurs serveurs en les affectant à des usages moins critiques plutôt que de les remplacer systématiquement.
En revanche, il ne faut pas considérer le reconditionnement comme une solution miracle. Ce marché est lui aussi impacté par les tensions actuelles sur les composants. Les prix augmentent et certains équipements deviennent plus difficiles à trouver.
J'ajouterais qu'il existe une autre contrainte souvent sous-estimée : ce ne sont pas toujours les serveurs qui deviennent obsolètes, mais les logiciels qui décident de ne plus les supporter. Les listes de matériels officiellement compatibles sont parfois très restrictives. Cela oblige certaines entreprises à renouveler des équipements qui sont pourtant encore parfaitement opérationnels.
- Le Mémento : De nombreuses entreprises remplacent encore leur matériel tous les trois à cinq ans. Ce modèle est-il encore pertinent ou faut-il désormais privilégier une meilleure exploitation des équipements existants grâce à la virtualisation, à l’optimisation des ressources et à une maintenance plus poussée ?
- M.P : Je pense qu'il faut distinguer deux sujets.
Le premier est celui de la virtualisation elle-même. Historiquement, elle a été conçue pour mieux utiliser les ressources disponibles. Au lieu de faire fonctionner une seule application sur un serveur physique, plusieurs systèmes peuvent partager la même machine. C'est un formidable outil de rationalisation des infrastructures.
Aujourd'hui, très peu d'entreprises exploitent encore uniquement des serveurs physiques. La virtualisation est devenue la norme.
Le deuxième sujet est celui du choix de la plateforme de virtualisation. Et là, le marché a profondément changé depuis le rachat de VMware par Broadcom.
Chez Vates, nous sommes particulièrement bien placés pour l'observer : près de 99 % de nos nouveaux clients, depuis deux ans, migrent depuis VMware. Leur première motivation est presque toujours économique, car les hausses de licences ont parfois été spectaculaires. Mais très rapidement, la discussion évolue vers un autre sujet : la maîtrise de leur infrastructure.
Je pense que les entreprises prennent aujourd'hui conscience qu'au-delà du prix, une dépendance trop forte envers un fournisseur peut devenir un risque stratégique. C'est probablement l'un des grands enseignements de ces dernières années.
- Le Mémento : Si vous deviez conseiller aujourd’hui un dirigeant de PME francilienne souhaitant réduire durablement ses dépenses informatiques, quelles seraient les trois actions prioritaires à mettre en œuvre avant d’envisager l’achat de nouveaux équipements ?
- M.P : Si je devais donner trois conseils, je commencerais par dire qu'il ne faut pas raisonner uniquement en termes de coût. À mes yeux, le vrai sujet est celui de la maîtrise de son infrastructure et de son niveau de dépendance.
Le premier conseil serait donc d'identifier précisément où se situent les principaux coûts… mais aussi les principales dépendances. Beaucoup d'entreprises découvrent seulement lorsqu'une facture explose qu'elles reposent entièrement sur un fournisseur unique. Mieux vaut en avoir conscience avant.
Le deuxième conseil serait de mesurer avant d'investir. Mettre en place des outils d'observabilité, des tableaux de bord et une véritable démarche de capacity planning permet de savoir si un achat est réellement nécessaire. Dans bien des cas, les ressources existent déjà mais sont simplement mal réparties.
Enfin, je conseillerais de planifier les évolutions de l'infrastructure. Une migration ou un renouvellement de matériel ne s'improvise pas. Faire un inventaire de son existant, analyser les usages réels, définir une architecture cible et construire un calendrier de migration permet souvent de réaliser des économies importantes tout en limitant les risques.
Je terminerais sur une idée qui me paraît essentielle : dans les années qui viennent, les entreprises qui réussiront ne seront pas forcément celles qui dépenseront le moins pour leur informatique. Ce seront celles qui sauront garder la maîtrise de leurs coûts, de leurs données et de leurs choix technologiques, sans subir les décisions de leurs fournisseurs. C'est, à mon sens, un enjeu aussi économique que stratégique.
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