La proposition de Sébastien Lecornu d’instaurer un délai de carence pour certaines allocations versées aux étrangers non européens relance un débat qui existe déjà largement dans le droit français. Plusieurs prestations sont en effet soumises à des conditions de durée de présence ou de séjour avant de pouvoir être perçues, selon les éléments réunis par l’AFP.
Le Premier ministre souhaite instaurer un "délai de carence" à l’arrivée en France d’un étranger non européen pour les prestations qui ne dépendent pas directement du travail. Sont notamment évoqués le RSA, les aides au logement, les allocations familiales ou encore le minimum vieillesse.
Sébastien Lecornu présente cette orientation comme "une mesure de bon sens", tout en reconnaissant qu’elle pourrait être considérée par certains comme symbolique et par d’autres comme une mesure marquée politiquement.
Mais plusieurs restrictions existent déjà.
Un étranger non européen nouvellement arrivé en France ne peut pas immédiatement bénéficier de certaines prestations. Me Myriam Hentz, avocate spécialisée dans le droit des étrangers et les prestations sociales, rappelle à l’AFP que "l’ensemble des allocations" évoquées sont déjà soumises à différentes conditions d’ancienneté sur le territoire.
Pour bénéficier du RSA, un étranger concerné doit notamment disposer depuis au moins cinq ans d’un titre de séjour l’autorisant à travailler. Cette durée atteint 15 ans à Mayotte. La prime d’activité est également soumise à une condition de cinq ans, tandis que l’Allocation de solidarité aux personnes âgées exige dix ans dans les situations visées.
Pour Me Myriam Hentz, la proposition gouvernementale "ressemble à un coup de communication" si elle ne prévoit pas une augmentation de ces durées déjà inscrites dans le droit.
Le chercheur Antoine Math, de l’Institut de recherches économiques et sociales, estime de son côté que ces dispositifs peuvent constituer des "ersatz" d’une condition de nationalité. Cette dernière ne peut toutefois pas être appliquée librement en matière de protection sociale.
Le Conseil constitutionnel reconnaît au législateur la possibilité d’adopter des règles particulières pour les étrangers, mais il rappelle également que doivent être respectés "les libertés et droits fondamentaux de valeur constitutionnelle reconnus à tous ceux qui résident sur le territoire de la République".
Cette protection n’interdit pas pour autant toute condition de durée. En 2011, le Conseil constitutionnel avait ainsi admis le principe d’une ancienneté de présence pour bénéficier du RSA, considérant que cette exigence pouvait être justifiée par la vocation d’insertion professionnelle durable de cette prestation.
La question a également occupé une place importante lors de l’examen de la loi immigration de 2024. Des dispositions prévoyaient alors de conditionner certaines prestations à cinq années de résidence pour les étrangers ne travaillant pas et à 30 mois pour ceux exerçant une activité professionnelle.
Ces mesures avaient d’abord été censurées pour des raisons liées à leur introduction dans le texte. Présentées ensuite dans le cadre d’une demande de référendum d’initiative partagée, elles avaient été rejetées sur le fond, le Conseil constitutionnel considérant qu’elles portaient une "atteinte disproportionnée" aux droits à la protection sociale.
Une autre évolution est intervenue avec le budget 2026. Depuis juillet, certains étrangers non boursiers sont exclus des aides personnelles au logement. La mesure a été validée par le Conseil constitutionnel, qui a estimé que ses modalités "ne sont pas manifestement inappropriées à l’objectif d’intérêt général de maîtrise de l’évolution des dépenses".
Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas, évoque auprès de l’AFP "une forme de préférence nationale, mais pas absolue, pas couperet", notamment en raison des exceptions prévues, comme celle concernant certains réfugiés.
La future proposition du Gouvernement devra donc préciser ce qu’elle changerait réellement par rapport aux conditions déjà existantes. Le débat ne porte pas seulement sur le principe d’un délai de carence, déjà présent pour plusieurs prestations, mais sur sa durée, son périmètre et sa conformité aux principes constitutionnels.
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