L’accélération des dépenses militaires transforme l’industrie française de l’armement. Les principaux fabricants enregistrent une croissance soutenue, mais l’augmentation des commandes exige davantage de trésorerie, de stocks, d’équipements et de capacités de production.
L’étude publiée par Ellisphere porte sur les entreprises enregistrées sous le code APE 2540Z, consacré à la fabrication d’armes et de munitions. Ce périmètre regroupe les industriels de la défense mais aussi des entreprises travaillant pour la chasse, le tir sportif et l’armurerie.
À la fin du mois de juillet 2026, 176 entreprises relevaient de cette activité. Parmi les 78 ayant déclaré ou publié un chiffre d’affaires, seulement 17 concentraient 99,5 % du total. Le secteur repose donc sur un petit nombre de groupes de grande taille, entourés d’entreprises plus modestes.
La concentration apparaît également dans l’emploi. L’Île-de-France et le Centre-Val de Loire rassemblent 84,4 % des salariés recensés. Le Plessis-Robinson représente à lui seul 43,8 % des effectifs et Bourges 24,1 %.
MBDA France a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires supérieur à 3 milliards d’euros, en progression de 8,6 %. Celui de KNDS Ammo France a augmenté de 42,8 % pour atteindre 528,2 millions d’euros.
La production de missiles balistiques de MBDA a doublé entre 2023 et 2025. Cette évolution traduit la nécessité de reconstituer les stocks et de répondre à des commandes plus importantes dans des délais réduits.
Jean-Paul Paloméros, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air et ancien commandant suprême de l’OTAN pour la transformation, estime que "l’intégration des IA, la production de masse, la maîtrise des technologies d’impression additives" et la performance logistique comptent parmi les principaux défis de l’industrie.
Produire davantage ne consiste pas simplement à faire fonctionner plus longtemps les chaînes existantes. Les industriels doivent recruter, former, sécuriser leurs approvisionnements, acquérir de nouvelles machines et parfois agrandir leurs sites.
Les indicateurs financiers restent globalement favorables. D’après les scores établis par Ellisphere, 63,1 % des entreprises présentent un risque de défaillance faible ou presque nul. Une autre part de 20,5 % affiche un risque qualifié de moyen à faible. Au total, 83,6 % des entreprises étudiées disposent ainsi d’un profil jugé favorable.
L’analyse des comptes de 58 sociétés montre également des niveaux de liquidité satisfaisants. En 2024, le ratio de liquidité réduite atteignait 1,3 pour les très petites entreprises et 1,4 pour les PME. Un ratio supérieur à 1 signifie que les ressources rapidement mobilisables permettent théoriquement de couvrir les dettes exigibles à court terme.
La situation devient moins favorable lorsqu’on examine la rentabilité opérationnelle. Le rapport entre l’excédent brut d’exploitation et le chiffre d’affaires est passé de 14 % en 2021 à 7 % en 2024 pour les TPE. Pour les PME, il a reculé de 10 % à 5 %.
Cette réduction des marges intervient précisément au moment où les entreprises doivent investir. La hausse des ventes ne garantit donc pas une augmentation équivalente de la trésorerie disponible.
Une entreprise peut être rentable tout en rencontrant des difficultés de paiement. Lorsqu’elle reçoit une commande importante, elle doit acheter les matières premières, constituer les stocks, payer les salariés et financer la production avant d’être réglée par son client.
Ce décalage augmente le besoin en fonds de roulement. Plus la production accélère, plus les sommes immobilisées peuvent devenir importantes.
Max Jamot, responsable du pôle économique chez Ellisphere, avertit que "regarder uniquement les carnets de commandes ne suffit pas". Il estime que la montée en cadence "mobilise de la trésorerie, augmente les besoins en fonds de roulement et suppose d’engager des investissements parfois très importants".
Les grands groupes disposent de plusieurs solutions pour lever des capitaux. Les PME et les entreprises de taille intermédiaire dépendent davantage de leur niveau d’endettement, de la solidité de leur bilan et de la confiance des banques ou des investisseurs.
Les financeurs manifestent un intérêt croissant pour la défense. Certaines armes demeurent néanmoins exclues des politiques d’investissement de fonds, d’assureurs ou d’établissements bancaires.
Les contrats de défense peuvent s’étendre sur plusieurs années. Les industriels doivent parfois investir sans disposer d’un calendrier définitif de livraison ou de paiement.
Une défaillance chez un fournisseur peut interrompre toute une chaîne de production. Les donneurs d’ordre doivent donc surveiller la situation financière de leurs sous-traitants, en particulier lorsque ceux-ci fabriquent une pièce difficile à remplacer ou utilisent un savoir-faire rare.
Henry de Harenne, membre du comité de direction de FN Browning Group, considère que les contrats de longue durée donnent aux entreprises "une visibilité permettant des investissements importants dans de nouvelles capacités de production". Ils peuvent également mobiliser des réseaux régionaux de fournisseurs et de sous-traitants.
Le réarmement pose aussi la question de la maîtrise industrielle. La fabrication nationale d’un produit final ne garantit pas une autonomie complète si les composants, les matières premières, les logiciels ou les machines proviennent de fournisseurs étrangers.
Stéphane Mortier, président d’OPLAA.tech, résume cet enjeu en affirmant que "la souveraineté munitionnaire suppose la maîtrise simultanée du produit, de ses composants, de ses machines et du droit".
Le périmètre statistique étudié ne couvre toutefois qu’une partie de l’économie de défense. Les entreprises spécialisées dans les drones, l’intelligence artificielle, les logiciels ou les capteurs relèvent généralement d’autres codes d’activité. Harmattan AI, Alta Ares, Delair et Tekever figurent parmi ces nouveaux acteurs technologiques.
Les chiffres ont été extraits de la base Ellisphere le 3 août 2026. Ils concernent les entités immatriculées avec un numéro Siren en France hexagonale et dans les départements et régions d’outre-mer lorsque leur activité et leur forme juridique sont connues.
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